mise en lecture d'un roman en cours d'écriture pour l'automne 2022

Il n’est pas de plus bel instant que celui de la mort… regarde bien.

Barberousse d’Akira Kurosawa


un extrait

à propos de Tom

La maison sommeille sur la montagne.

Le matin est limpide et le regard porte loin. On distingue la succession des collines, le silence, les forêts et la rivière qui serpente avant de disparaître entre les bosquets. Tout est à sa place avec la beauté simple des origines. La gravité de cette partie du monde est inscrite dans l’immobilité des premiers âges et conserve jalousement le silence d’avant la vie. Les arbres, tiges torturées soutenant la canopée, se tortillent et semblent être des figures inabouties. Avec la pluie, l’odeur des eucalyptus se répand entre les troncs et vivifie l’atmosphère. Parfois se devine la voltige sonore d’un oiseau invisible ou la course effrénée d’une proie. Peu après, la quiétude retombe sur ses pieds, gymnaste un instant déséquilibrée avant de retrouver son assise.

Les animaux d’ici ne séjournent nulle part ailleurs dans le monde et resteront à jamais des curiosités. Sur ce territoire, l’étrange s’est inscrit dans la génétique. Les voyageurs de passage s’étonnent et s’émerveillent. Ce pays accroche ou rejette, mais celui qui s’y arrête s’englue dans un état de stupéfaction permanente et ne s’effraye plus des immensités. Il acquiert la placidité des naufragés et attend sereinement que s’achève la durée de sa vie.

Avant les forêts et avant l’horizon, il y a le bush. Avant le bush, il y a le Nullarbor ou l’Oondiri. La terre sans arbres dans la langue des hommes blancs, la terre sans eaux dans la langue des aborigènes. Et avant la terre sans arbres et sans eau, la folie de l’océan grignote les falaises.

Ces différents éléments submergés, ébréchés ou assoiffés sont autant de contraintes qui obligent le voyageur vers les reliefs, autant de contrastes qui annoncent l’hospitalité de l’intérieur des terres sitôt escaladées les rives abruptes et franchi le désert.

Les territoires apaisés s’accotent sur les bois d’eucalyptus, premier rempart de la forteresse végétale et s’établissent avec la vitalité foisonnante de la forêt pluviale. Tour de guet boisée, elle s’agrippe sur une roche rouge et cassante dont parfois un tranchant affleure du paysage. L’eau omniprésente dégouline des feuilles, alimente l’odeur sucrée de la pourriture et nettoie les écailles luisantes des lézards. Elle s’enfuit en ruisseaux devenant rivière, le flot d’une onde claire entre les rochers noirs, une usure qui façonne les vallées. Cette force devient fleuve dans une brève maturité avant de se dissoudre entre les couches salées des océans du sud.

Ce continent est une terre d’affrontement où la mort se joue de la vie, car la nature est âpre. Dans le bal de la cruauté, saisie et sans échappatoire, la victime meurt résignée. Son corps se défait avec le grand cycle naturel dans les entrailles de son prédateur et renouvelle une vitalité qui rend le tragique insignifiant.

Par la grâce de la mort, la vie se régénère et demeure éternelle et violente.

Sur tous les continents, spectatrice impuissante, la conscience isolée de l’homme moderne est dépassée par la recomposition magique et permanente. Afin de vaincre cette étrange solitude face au foisonnement animal et végétal, l’humain civilisé essaye de garantir son éternité en établissant des empires, des constructions dédiées à des chimères ou à des rêves de religiosité. Les histoires deviennent légendes, les légendes des mythes et finalement l’homme cesse d’être réel.

Seul subsiste un récit.

Sur les terres australes, le visiteur blanc est et restera à jamais un intrus, la figure d’une comédie s’interrogeant : 

- Où se tenir dans une maison qui n’est pas la sienne ?

Dès son débarquement, le nouveau venu se répandait sur les terres avec des aptitudes de propriétaire et il cadastrait les espaces indéfinis. Accapareur, il se revendiquait libre, veillant à conserver une distance judicieuse avec les aborigènes et un éloignement nécessaire entre les habitations de ses congénères. Le raisonnable de cette distance se mesurait au minimum en dizaines de kilomètres, voire en centaines. La nature devenait un no man land qui séparait les hommes des hommes, les colères des colères, la honte de la honte, le désir du désir, l’amour de l’amour et protégeait cette curieuse impression de liberté établie sur la spoliation et garantie par le mutisme discret des malfaiteurs.

L’emplacement de l’habitation de Tom répond à cette règle tacite. Toutefois la proche maison de Magda déroge à ce précepte de distanciation.

À ce jour où commence et finit cette histoire, nous devons nous souvenir que lors d’un passé lointain, Magda et Tom partageaient le lit et les émois.

Le temps est un accordéon qui prend son souffle et se relâche avec une respiration sans importance au sein de laquelle seule la brièveté des notes fait mélodie. Cette musique est faite de mosaïques traversées par les éclairs de la mémoire et défaite par les enlisements de l’oubli. Par un curieux phénomène, les chronologies s’effondrent, mais le cheminement reste cohérent. Seuls les décors varient peu, l’usure des corps est plus rapide que celle des constructions.

La maison de Tom n’a pas d’étage autre que le plain pied d’une terrasse qui établit le pourtour de l’habitation. En se déplaçant, le maître des lieux jouit du soleil à chaque étape du jour et bénéficie du plaisir à contempler un paysage toujours fluide. Son bonheur s’inscrit dans cette répétition quotidienne de la différence.

Un étonnement journellement renouvelé.

Une seule grande pièce avec le lit, la bibliothèque, une cuisine et l’armoire contenant une collection de disques. Du jazz, particulièrement des disques de Billie Holliday et de la musique classique, puis bizarrement un petit rayon avec des marches militaires. La chaîne stéréo est posée en équilibre précaire sur le rebord d’une fenêtre.

Le lit est large et permet l’extravagance des ébats. C’est le terrain où s’affrontent les corps jusqu’à l’épuisement. Le sommier résiste bien, car fait d’un bois dur et souple. Les actes s’escriment et agonisent sur la largeur des oreillers contre lesquels se noient les visages essoufflés et tendus. Sur le lin de la taie, il y a la trace des morsures.

Le meuble ne grince pas.

Au moment de l’apaisement, la douceur s’immobilise sur la fente entrouverte des draps en coton blanc. Le plaisir et la sueur s’évaporent sous la brise artificielle du ventilateur colonial et un sommeil profond prend ses quartiers avec la rigidité tranquille d’une mort provisoire.

Ces danses s’inscrivent maintenant dans le passé, le temps a fait son œuvre et la perfidie de la lassitude s’est installée. Tom n’a plus l’envie des folies. Après un orage sans pluie et sans vent, une tempête inassouvie, Magda s’était éloignée. Ils ne se voient plus que de loin, des silhouettes trop distantes pour attiser le désir des corps et le plaisir des regards, plus jamais ils ne se parlent.

Contre le mur nord et jusqu’au plafond, la bibliothèque regorge de livres d’histoire ou de politique. Certains traitent de l’une ou l’autre des batailles qui ont façonné le vingtième siècle, redessiné les frontières ou vu la déchéance d’hommes de pouvoir. La somme de ces écrits est contradictoire et confirme l’impossibilité de faire apparaître une vérité stable. L’histoire est dictée par les vainqueurs, mais les soupirs des vaincus demeurent en suspension et deviennent une brume terne où se délitent les certitudes.

Cette bibliothèque est vacillante, il se pourrait bien qu’un jour elle s’effondre à l’occasion d’une rafale inopportune. Partout où s’installe le savoir des hommes, l’équilibre devient branlant. La nature n’aime pas la pensée rectiligne et toujours se rebelle. La science peine à reconnaître sa propre faiblesse, de plus en plus orgueilleuse, elle demeure aveugle à l’irréel.

Ces deux forces sont devenues incompatibles.

Au centre, la cuisine est faite d’un bloc avec une gazinière vétuste à quatre feux, d’un petit plan de travail et d’un frigidaire encastré en dessous. Une gamelle traîne pour le chat, mais celui-ci est absent. Une cafetière italienne repose sur la cuisinière, fume légèrement, mais est déjà vide.

Chaque matin à l’aube, Tom boit son café à l’extérieur en guettant l’éclatement de l’aurore. À chaque fois, il pense aux vers d’Homère et s’émerveille sur la fileuse aux doigts de rose.

Le matin est limpide et le regard porte loin. C’est pour lui un rituel heureux, boire cette boisson amère et ressentir la beauté du monde. Il avale le plus lentement possible la boisson brûlante et veille aujourd’hui à ne pas réveiller la morsure qu’il s’est infligée sur l’arrière de la lèvre inférieure. Il garde la tasse de porcelaine entre ses mains et sent la chaleur perforer la peau jusqu’à se transformer en douleur. Il consent à ce supplice qui se métamorphose en plaisir.

C’est une manière de se reconnaître vivant.

Tom adore ce jeu et ne s’en lasse pas, car il sait la vie être une griffure qui porte en elle le reflet de la douceur.

Comme tous les êtres solitaires, Tom se parle à lui-même. Parfois en pensée, parfois en voix de sourdine, parfois dans l’effritement des mots et des phrases sans suite. Il s’imprègne de ses contradictions et sait parfaitement s’amuser de son apparence. Il songe à lui non comme à un être, mais comme à une représentation, un récit. Dans son âme, les personnages se multiplient, conversent et se disputent sur tous les sujets possibles. C’est une suite de bouffonneries avec des colères, des rires, des larmes et des émotions intérieures.

Les humains dès leur naissance cherchent à se présenter comme agréables et à se montrer sous un jour favorable.

Chez le nouveau-né la première tentative de séduction est l’émergence du sourire. Il exécute cette prouesse sans déterminer si le but de la manœuvre est d’obtenir rapidement le sein nourricier ou garantir la reconnaissance empathique d’une figure connue. Tom n’avait pas échappé à la règle. Depuis l’enfance, il fabriquait quotidiennement l’image que les gens attendaient de lui. Il construisait un personnage qui le précédait et explorait la relation avec chacun, déterminait la place à tenir, la diplomatie nécessaire ou l’éventuel usage protecteur de la violence, voire d’une face renfrognée.

Dans les forêts du Rwanda, le mâle au dos gris, un gorille, se frappe le torse à l’approche des hommes. Il essaye de détourner les intrus du clan et seulement si les humains persévèrent, l’animal charge. C’est une rencontre entre primates de deux catégories différentes, mais les codes et les lois restent similaires.

En fait, c’est une suite de cachoteries.

Les habitudes éthologiques s’ajustent au réel et par un étonnant renversement, la fiction se montre plus authentique que le vécu. L’extravagant de la comédie s’ancre plus profondément dans la vie que la vie elle-même. Les protagonistes qu’ils soient confinés dans l’imaginaire d’un personnage ou installés placidement en spectateurs protégés par l’obscurité des salles de théâtre ou de cinéma, voire lecteur assidu tournant les pages d’un roman, les protagonistes vibrent d’émotions factices, mais sincères. La fiction est une expérimentation théorique qui permet de louvoyer sur l’existence. Ces tentatives sont une manière de sonder l’avenir relationnel et de prévoir les conduites à tenir.

Dans la forêt africaine, si le singe pousse le jeu jusqu’au sommet du burlesque, alors même les visiteurs armés par la puissance des fusils se désengagent. Il en va de même dans toutes les grandes villes, dans les couloirs des universités et dans les allées des églises.

Malgré l’importance que Tom accorde à ces habitus de primate et à l’usage malicieux de ces stratégies, il considère cela comme d’inévitables singeries. Il sait appartenir à une espèce d’animaux sociaux qui oblige à connaître les règles, mais il juge honorable de les fuir. Il sait qu’il n’a pas tant de poils sur torse et pas tant de courage à revendre. Construire une maison sur cette montagne éloignée était le souhait d’une destinée paisible et le fruit de ses penchants misanthropiques.

Le matin est limpide et la beauté du monde s’inscrit dans la réalité immatérielle de la lumière.

Fasciné par l’élégance matinale, Tom poursuit son soliloque intérieur où se mélangent pensées perdues et voix de sourdine. Il énonce doctement.

La beauté première est une beauté qui n’a pas été pervertie par l’ordonnancement et l’esprit de cadastre.

Son regard se perd au loin.

Collines, forêts, rivière, la trainée de brume qui s'enroule entre les arbres, c’est la beauté première, il n’y en a pas d’autres.

Il s’oublie face à ce qu’il contemple, se métamorphose en une figure fragile et devient un enfant assis face au vide de l’océan. Tout se désagrège dans un imaginaire sans limites. Une vision s’échafaude sur l’équilibre branlant des souvenirs réels ou imaginés.

Sur le sable, un seau traîne et le gamin garde sa pelle et son râteau à la main sans remuer un orteil. Les gestes sont figés et perdus vers l’imagination de ce qui se trouve au-delà de la ligne d’horizon.

C’est une narcolepsie ou le simple fait de dormir debout avec les yeux grands ouverts.

Le petit n’a ni chaud, ni froid, ni envie de pisser. Le temps s’étire, mais heureusement la jeunesse du corps ne souffre pas de l’immobilité. Un enfant de cet âge est encore immortel et le temps est un empilement de fractions dont il ne comprend pas le sens. Cet enfant est la partie assoupie de l’âme de Tom. Elle s'ébroue parfois et entraîne l’homme vers des ailleurs qui appartiennent au passé. Il s’inquiète.

Mon âme, mon âme, où te caches-tu mon âme ?

Et ne sachant que faire, le Tom réel rejoint l’enfant sur la plage, un pas de retrait avec la certitude d’être un fantôme, avec la modestie d’être une inexistence dans la réalité de ce souvenir. Il observe la beauté de l’horizon qui rejoint maintenant celle de la forêt et de la rivière.

Une émotion inexplicable l’envahit.

La beauté existe par le regard, n’existerait pas sans voyeur.

Est-ce que j’ai conscience de son existence ?

Est-ce que je l'évalue par l’empilement des comparaisons ?

Il reste absorbé dans la méditation et le café a refroidit à la suite de ce temps suspendu. Tom ne sait pas si ce qui était beau dans le temps de l’enfance se trouve diminué dans le temps de l’adulte, si la découverte d’une musique serait amoindrie par l’acquis des autres, si une usure de la beauté existe et est amplifiée par la multiplication des connaissances.

Tom n’a pas de réponse sûre, mais il émet l’hypothèse que perdre le sens de la beauté, c’est constater l’effritement des plaisirs. Pour lutter contre cette perversion où la vie devient avachie, les seuls remèdes existants s’appellent la curiosité, l’impertinence et la naïveté. Demeurer mouflet, bonhomme, gamin, gosse, coquin, sauvageon ou marmot est une nécessité pour qu’un homme reste un homme.

J’étais un enfant sur le sable, je serai toujours un enfant de cette plage. Les vagues toujours nouvelles et toujours semblables, toujours différentes. Chacune restera une surprise, une forme et un rythme imprévisible. Chacune restera belle. Je suis rationnel, je comprends tout ça. Le réel s’agence dans un rythme aléatoire. Je suis un gars rationnel avec un problème insoluble.

La beauté sera toujours irrationnelle.

Il sourit et essaye une gorgée puis renonce, car il abhorre le café froid.

Avec le jour qui se lève, la beauté s’atténuera. Elle restera en mémoire brièvement et je l’oublierai d’ici le matin à venir. Elle sera engloutie par l’obscurité, par le sommeil, mais au lever, elle reviendra avec la constance des choses immuables. La constance des vagues. Tant que je regarderai, c’est possible.

Jadis, il avait été cet enfant sur la plage avec le seau, la pelle et le râteau, avec cette chaleur qui brûlait les épaules, prémisses d’un coup de soleil, avec cette sensation d’éternité qui n’était qu’une sensation.

Maintenant, l’imagination se disloque, l’enfant se désagrège, la plage n’est plus. Tom reste planté droit sur la terrasse, ses muscles sont douloureux et le corps est rigide. Il regrette que les rêves contiennent toujours une amertume qui paralyse.

Si je meurs, la beauté demeurera. Plus personne pour nommer la beauté. Elle sera inconsciente et n’existera que par et pour elle-même. Les choses existent seulement si on les nomme.

Nommer ce qui est.

Avec un rictus dépité, il s’interroge.

De l’orgueil ?

Puis, il tranche.

Ce miracle se suffit à lui-même, nul besoin d’être admiré, nul besoin d’être nommé.

La beauté, la voix de Billie Holliday, la voix d'une clarinette…

Tom revient maintenant dans l’espace et le temps présent. Ses préoccupations s’ancre au terre à terre du quotidien. L’absence des perroquets l’inquiète. Normalement, ils sont là et bruyants avant son installation sur la terrasse, mais aujourd’hui, toute la forêt, les vallées et la rivière sont étrangement muettes.

C’est un silence similaire à celui qui s’établit lorsqu’un prédateur se glisse entre les futaies. Dans ces moments-là, le vivant retient son souffle, la proximité de la mort et du risque appelle à la prudence.

L’attention de Tom ne s’égare pas dans ce pressentiment, mais revient à des préoccupations prosaïques. Le frigo en panne et l’absence de l’électricité, la rambarde qui exige un coup de peinture depuis une éternité. Il n’a rien fait, le bois est pourri. Il faut remplacer tout le côté nord.

Des frais inutiles… et ce goût de sang qui stagne en bouche malgré le café… 

Puis Magda, que faire de Magda ?